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Lenny Joseph, ex-réserve du Puy Foot et attaquant d'Haïti, résume la défaite 0-1 face à l'Écosse au Gillette Stadium : « On peut être la surprise ». Récit d'un retour attendu depuis 1974, vu depuis le
Foxborough (Massachusetts) — Dehors, le parvis du Gillette Stadium était écossais, repeint de chardons blancs et bleus, porté par plus de 40 000 fans qui venaient de traverser l’Atlantique pour fêter un but victorieux de leur équipe (1-0). À quelques dizaines de mètres des tourniquets, derrière la vitre du Six Strong, un bar de la banlieue de Boston, une grosse centaine de supporters d’Haïti vivaient la même soirée à l’envers : 52 ans après la dernière apparition des Grenadiers en Coupe du monde, le retour dans la grande compétition se jouait à 900 dollars le billet — un mur tarifaire infranchissable pour la troisième communauté haïtienne des États-Unis, massée à 20 000 âmes dans la ville (jusqu’à 80 000 en comptant les environs).
Haïti s’est incliné (0-1) face à l’Écosse, ce dimanche 14 juin 2026 à Boston, pour son entrée en lice dans le Mondial 2026, comme l’a noté la matinale du jour sur JustFootball. La défaite est courte, le score sec, mais l’écart entre le stade plein et le bar bondé raconte, à lui seul, la géographie de ce retour historique. Côté écossais, une marée Tartan Army repeuple le centre-ville depuis la veille. Côté haïtien, c’est dans la salle du Six Strong, cornes de brume et maillots rouge et bleu, que l’on a suivi la rencontre avec Ann, la fille mineure de Dave-Lyn, qui ne peut pas entrer dans le débit de boisson — et que l’on a entendu la clameur du stade trahir l’ouverture du score adverse avant les trente écrans géants à l’intérieur.
« J’ai vu des places à 1 600 dollars, mais même à 500 dollars, je n’aurais pas pu me payer un ticket, soupire Armando, la vingtaine, maillot rouge et bleu sur les épaules. C’est un événement pour notre pays, alors on voulait le vivre ensemble. » Comme les « vrais » spectateurs du Gillette Stadium, lui et ses cinq amis ont dû braver les bouchons, faire une grosse heure de route, payer 100 dollars pour se garer. « On ne pouvait pas aller au stade mais on voulait se rassembler. Nous sommes tous des frères ! » résume Christopher Occean, 32 ans, dont 15 passés à Boston.
Sur le terrain, Lenny Joseph a incarné ce retour. L’attaquant de 25 ans, qui joue en Hongrie après être passé par le Puy Foot en Haute-Loire, livrait après la rencontre une interview publiée dimanche par L’Équipe : « On peut être la surprise », y résume-t-il, estimant qu’Haïti a montré qu’elle pouvait « mettre en danger des équipes plus expérimentées » dans cette Coupe du monde. Le verbe sonne comme un pied de nez à la modestie du classement FIFA, et surtout comme un écho à son propre parcours.
Le Progrès a raconté ce week-end ce déclic, intervenu au Puy-en-Velay lors de son deuxième passage au club, révélé à 20 ans dans la réserve du Puy Foot, titularisé un soir de 16e de finale de Coupe de France face à Lorient en 2021 (photo Charly Jurine) avant de prendre la route de l’étranger. « J’ai beaucoup changé d’un point de vue mental, glisse Lenny Joseph au Progrès. J’ai été un garçon dissipé et pas vraiment concentré. Maintenant, je trouve que je suis vraiment focus. » L’ancien coéquipier que La Montagne a retrouvé confirme : « Il était capable de faire péter un match à lui tout seul. »
C’est à Boston — troisième communauté haïtienne du pays — que la soirée a pris sa dimension la plus politique. Dave-Lyn, une femme d’une trentaine d’années, a fui il y a cinq ans le conflit qui morcelle son pays. Elle a tenu à venir au Six Strong, accompagnée de sa fille, plutôt que de renoncer au match : « Je me souviens que mon père me racontait la participation d’Haïti à la Coupe du monde 1974, quand il avait 14 ans, alors je voulais vivre ce moment ici, avec mes enfants, au plus près. Je ne suis pas déçue. » La transmission générationnelle — du Mondial 1974, regardé par un adolescent, au Mondial 2026, vécu derrière une vitre de bar — fait tenir la fête debout malgré la défaite.
L’attaquant Pierrot, suivi de près par le défenseur Carlens Arcus (SCO B), a porté les Grenadiers tout au long de la rencontre, chaque demi-occasion vécue dans un cri de ralliement, chaque faute comme une injustice, chaque poussée comme un espoir revendicatif. Côté AJ Auxerre, Josué Casimir est entré en jeu à la dernière demi-heure, comme l’a noté L’Yonne Républicaine dimanche, pour une première apparition dans la compétition. Une présence française, dans un groupe où l’ouverture Mexique-Afrique du Sud avait déjà refermé la boucle des 16 ans sans Mondial, et où le Brésil de Vinicius a montré qu’il n’était plus l’épouvantail annoncé (1-1 contre le Maroc, relaté ici).
Haïti, dans le groupe C, va désormais enchaîner avec le Brésil puis le Maroc, pour deux rendez-vous où Lenny Joseph et les Grenadiers espèrent confirmer l’impression de cette entrée en lice. Sébastien Migné, le sélectionneur français jamais allé en Haïti, dirige depuis l’extérieur un groupe où la diaspora fait office de premier public. Le calendrier du Mondial 2026 — qu’on peut retrouver en intégralité sur JustFootball — n’a pas laissé beaucoup de place à Haïti, mais le sélectionneur et ses joueurs ont déjà conquis une chose : le droit d’être considérés.
Lenny Joseph, lui, n’a pas changé de ton après la défaite : « On peut être la surprise », a-t-il redit dimanche. La phrase ne parle pas que du terrain. Elle parle aussi d’un peuple de supporters qui, 52 ans plus tard, a trouvé le moyen d’être présent — fût-ce derrière une vitre, à 900 dollars du sourire.